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2004 · Talkie Walkie · Critique + écoute

Alone in Kyoto

Morceau-pont entre deux œuvres. Écrit pour Lost in Translation de Sofia Coppola, placé en outro de Talkie Walkie. Le lieu devient une émotion.

Le décor sonore

Dernier morceau de Talkie Walkie (2004), mais écrit d’abord pour un autre projet. Sofia Coppola, à qui Air avait confié la bande originale de The Virgin Suicides en 2000, demande au duo une chanson pour son nouveau film, Lost in Translation (2003). Le cahier des charges est précis : accompagner la scène où Charlotte (Scarlett Johansson) se promène seule dans les jardins et les temples de Kyoto, en travelling contemplatif, personnage en décalage, temps dilaté.

Air écrit Alone in Kyoto. La chanson clôt le film en générique de fin, intègre la BO de Lost in Translation (2003), puis se retrouve, l’année suivante, placée en outro de Talkie Walkie : double destination pour un même morceau. Instrumental intégral, sans aucune voix.

Structure du morceau

Quatre minutes dix, en trois temps :

  • 0:00–1:30 — exposition : koto échantillonné, cordes Mellotron, basse ronde posée ;
  • 1:30–3:00 — densification : le Wurlitzer entre, la batterie se feutre, le motif principal se cristallise ;
  • 3:00–4:10 — retrait : les couches s’effacent une à une, il ne reste que le koto.

La forme est ternaire et climatique : une courbe qui monte et redescend, point culminant au milieu. C’est l’inverse de La femme d’argent, qui était cumulative. Ici, le morceau respire comme une phrase musicale.

Le lieu comme motif

Le geste central : un koto japonais (instrument à cordes pincées) échantillonné par Godin, placé en mélodie principale. Pas un emprunt exotique, mais une signature de lieu. Le spectateur qui voit Charlotte marcher dans Kyoto entend Kyoto. Le motif du koto fond la personne et le lieu en deux notes.

Air pratique ici ce qu’on pourrait appeler du cinéma électronique : reprendre un outil narratif du cinéma, le lieu comme personnage, et le transposer en moyen musical. Le koto n’illustre pas Kyoto, il est Kyoto à cet instant précis. Par ricochet, il est aussi Charlotte seule dans Kyoto, il est le jet-lag, il est l’ambiguïté Bill Murray-Scarlett Johansson, il est l’émotion du film entier.

L’arrangement

Koto échantillonné (mélodie principale), cordes Mellotron en nappes, basse fretless très douce, batterie balais et cymbales très discrète, Wurlitzer en accords de fond, quelques touches de Mini-Moog dans le passage central. Le tempo est étrangement indéterminé : la batterie tourne autour de 75 BPM, mais le koto joue en rubato par-dessus, ce qui produit une impression de temps qui ne se scande pas tout à fait.

Le mixage est très aéré, avec beaucoup de réverbération sur le koto, ce qui suggère un espace vaste (jardins, temples, avenues) alors qu’il n’y a là qu’un échantillon et une réverbe. La production Nigel Godrich (comme sur Cherry Blossom Girl) tient cet équilibre sans le rompre.

Filiations et résonances

En amont : Ryuichi Sakamoto pour le mariage de l’électronique et du japonisant (Merry Christmas Mr. Lawrence, 1983), Brian Eno période ambient (Music for Airports, 1978) pour le temps qui refuse de progresser, la musique de chambre française (Debussy, Satie) pour le motif mélodique replié sur lui-même, Morricone pour le dialogue entre le son et l’image.

En aval : Alone in Kyoto est devenu un standard de la pop contemplative. Innombrables reprises dans les playlists « travel », « focus », « cinéma » : le morceau a quitté son origine pour entrer au patrimoine. Il prouve qu’un instrumental français, précisément parce qu’il n’a pas de mots, peut conquérir une audience mondiale d’emblée : aucune barrière de langue, aucun accent à placer, juste un koto et un lieu.

Dans l’œuvre d’Air, Alone in Kyoto est le second pont jeté vers le cinéma, après Playground Love (Virgin Suicides, 2000). Sofia Coppola commande deux fois à Air, et Air lui répond deux fois avec des morceaux qui dépassent leur cadre cinématographique. Le duo se montre capable de composer à la demande sans renoncer à sa langue. C’est ce que Pocket Symphony (2007) systématisera : Air compositeur plus qu’auteur-compositeur.

Lecture au prisme des permanences

Permanence 1 — L’instrumental porte tout : application radicale. Aucune voix, pas même un « ah ». Tout repose sur un motif de koto et des couches instrumentales. Le morceau raconte une scène (Charlotte dans Kyoto), un état émotionnel (la solitude, le jet-lag, le décalage) et une image géographique (les jardins japonais), sans prononcer un seul mot. C’est la permanence n°1 portée à son point d’efficacité maximale : la démonstration que l’instrumental peut tout dire.

Permanence 2 — Le timbre vintage tourné vers l’avenir : ouverture vers l’Orient. Aux timbres habituels (Wurlitzer, Mini-Moog, Mellotron) s’ajoute le koto, instrument traditionnel japonais vieux de plusieurs siècles, mais échantillonné et intégré à la palette électro française du duo. La permanence s’élargit : le « vintage » n’est plus seulement occidental et seventies, il devient universel. Ce que Moon Safari posait pour Versailles, Talkie Walkie l’étend à Kyoto.

Sa place dans l’œuvre : Alone in Kyoto est le morceau qui réconcilie les deux versants d’Air, la BO (Virgin Suicides) et l’album studio (Moon Safari, Talkie Walkie). En le plaçant à la fois dans Lost in Translation et en outro de Talkie Walkie, Godin et Dunckel refusent de hiérarchiser les deux formats. Leur musique passe du film à l’album sans rupture. C’est la confiance d’un duo qui sait ce qu’il vaut, et qui n’a plus besoin de prouver qu’un « vrai » album studio serait plus noble qu’une bande originale ou qu’un single placé en outro.

Décodage. Pas de partition fiable