← Un homme (2013)
FREN
Cartographie ↗
2013 · Un homme · Critique + écoute

Un homme

Portrait autobiographique en piano-voix pur. Moins il y a, plus c'est précis. Le geste de 2003 porté à sa limite dix ans plus tard.

Le décor sonore

Titre éponyme de l’album Un homme (Tôt Ou Tard, 2013). Quatrième album solo, paru cinq ans après Bungalow !. La chanson donne son nom à l’album et lui sert de colonne vertébrale : piano seul, voix proche, texte à la première personne. Nommé aux Victoires de la Musique 2014. Clip officiel disponible sur YouTube (VT6ESwfFKrQ).

Le texte

Un portrait en première personne. Le narrateur — Albin de la Simone lui-même, ou une persona très proche — se décrit. Pas ses exploits ni ses drames : sa manière d’être, ses habitudes, ses maladresses, ses attachements ordinaires.

  • Première personne du singulier, présent : le portrait se fait en direct ;
  • aucun récit événementiel, aucun « un jour il arriva que… » ;
  • des détails concrets, non spectaculaires : ce qui définit un homme dans la durée, pas dans l’instant.

Le titre-programme est volontairement ambigu : un homme, à l’article indéfini. Pas l’homme, pas mon homme. Un parmi d’autres. La singularité du portrait tient précisément à ce que le sujet se présente comme universel, ou du moins représentatif.

Un portrait au dépouillement

Là où Le Grand Amour (2008) utilisait l’ostinato comme motif graphique de la durée, Un homme va plus loin dans l’épure. Le piano est moins répétitif, plus espacé : chaque accord a du temps autour de lui. La voix est encore plus proche. Les silences font partie intégrante de la structure.

C’est une technique de portrait au fusain : on laisse du blanc, on ne remplit pas tout l’espace, on laisse la forme se définir par ce qui n’est pas là. Le dépouillement n’est pas un ascétisme, c’est une méthode. Un arrangeur qui connaît l’épaisseur possible d’un son et choisit de ne pas l’atteindre pose un choix aussi précis que s’il surchargeait.

L’arrangement

Piano acoustique, voix sans traitement apparent. Quelques éléments très discrets — une couleur harmonique légère par moments —, mais rien qui sorte le morceau du format solo. Durée standard (trois à quatre minutes), aucune structure hors norme.

Cinq ans après Bungalow !, le geste est le même mais le son est plus net. La production est épurée sans être sèche : pas un enregistrement low-fi, chaque fréquence est à sa place. Le dépouillement est produit, pas subi.

Filiations et résonances

Dans l’œuvre d’Albin de la Simone : Un homme est l’aboutissement du mouvement II de la discographie (2003-2008), porté à sa maturité. Le geste de 2003 — voix presque parlée, piano économe — arrive ici à sa forme aboutie, sans changement de nature mais avec dix ans de sûreté supplémentaires. La même ligne, en plus net.

Filiation piano-voix française : quelques auteurs ont creusé ce sillon sobre, Dominique A pour la retenue, Barbara pour la voix tenue tout près du micro. Albin de la Simone ne procède d’aucun de ces modèles directement, mais il habite la même zone climatique.

La double casquette arrangeur-auteur : Un homme paraît l’année où il arrange pour Pierre Lapointe et travaille avec Pomme. Cette simultanéité est la norme dans sa carrière, pas l’exception. Les deux pratiques ne se concurrencent pas, elles s’informent l’une l’autre. Ce qu’il apprend en arrangeant la voix des autres alimente ce qu’il sait ne pas faire pour la sienne.

Lecture au prisme des permanences

Permanence 1 — La pudeur comme matière : le sujet du portrait est lui-même, la chose la plus exposée qui soit pour un auteur. Il aurait pu en faire une confession, une catharsis, un autoportrait héroïque. Un homme n’est rien de tout cela : c’est le portrait d’une personne ordinaire, traité avec la même économie qu’un portrait de femme inconnue (Adèle) ou d’un amour quelconque (Le Grand Amour). La pudeur ne varie pas selon le sujet : elle est constitutive de la méthode.

Permanence 2 — Le piano-illustration : si l’ostinato du Grand Amour dessinait la durée d’un amour, le piano d’Un homme dessine le contour d’une présence humaine. Les espaces entre les notes fonctionnent comme le blanc d’un dessin : ils donnent à la forme sa définition. Ce n’est pas seulement ce qui est joué qui porte le portrait, c’est aussi ce qui n’est pas joué.

Si Le Grand Amour (2008) est l’entrée dans la méthode, Un homme (2013) en est l’accomplissement. Dix ans de pratique, le même geste, une main plus sûre. Le reste de la discographie ne change pas de direction ; il confirme qu’on peut tenir un geste longtemps sans qu’il se vide.

Décodage : pas de partition fiable