Kékéland
Brigitte Fontaine et -M- en tandem. La permanence de la voix-déclamation dans un contexte pop-chanson de 2001. Le morceau du comeback.
L’architecture
Titre éponyme de l’album Kékéland (Virgin, 2001). Enregistré avec -M- (Matthieu Chédid), auteur-compositeur-interprète de la génération suivante, fils de Louis Chédid, héritier d’une idée décalée de la chanson française. Production Virgin, directeur artistique de l’album. Le morceau est conçu comme une démonstration : deux générations, deux univers, une seule grammaire.
Structure du texte
Texte de Brigitte Fontaine, musique de -M-. Le mot « Kékéland » est une invention : un pays imaginaire, une topographie de l’absurde. Le texte construit cet espace fictif avec une logique surréaliste cohérente : lieux, habitants, lois du Kékéland, évocations burlesques.
- ouverture : présentation du pays comme territoire réel
- habitants du Kékéland : galerie de portraits absurdes
- lois et coutumes : logique interne de l’absurde
- retour au titre comme affirmation : le Kékéland existe
La structure textuelle est celle d’une chanson-monde : un univers imaginaire décrit avec la précision d’un documentaire. C’est du même ordre que les pièces absurdes d’Ionesco ou les géographies impossibles de Borges, mais mis en musique et déclamé.
Deux voix, un geste
-M- chante. Fontaine déclame. La cohabitation est le sujet même du morceau : deux façons d’habiter le texte, deux rapports à la mélodie dans un même espace. -M- fournit la structure mélodique que Fontaine ne voulait pas, et Fontaine fournit la matière verbale brute que -M- ne pourrait pas inventer seul.
Le détail décisif : Fontaine ne s’aligne jamais sur le chant de -M-. Là où un artiste moins assuré se laisserait entraîner vers la mélodie, elle tient sa déclamation. La voix reste percussive, le débit reste le rythme. La permanence tient même quand le substrat est pop.
L’arrangement
Production caractéristique de -M- début 2000s : guitares claires avec légère distorsion, basse groovante, batterie milieu de route entre pop et rock, quelques claviers en arrière-plan. C’est un son grand public, loin du free jazz de 1969 ou de l’orchestre de Diéval en 1972.
Ce contraste entre le son mainstream de la production et la voix déclamatoire de Fontaine est la démonstration : la grammaire Fontaine peut tenir dans n’importe quel substrat, même le plus “normal”. C’est précisément ce qui explique le disque d’or : le grand public entend quelque chose de familier (la production de -M-) et quelque chose d’inattendu (la voix de Fontaine) dans le même espace.
Filiation et résonances
Filiation française : -M- comme héritier de la chanson française décalée (Louis Chédid, Nino Ferrer, Higelin), le même Higelin qui avait accompagné Fontaine à Saravah en 1968. La rencontre Fontaine/-M- est aussi, à distance, le retour de la boucle Saravah.
Filiation internationale : Beck et Sonic Youth ont redécouvert Comme à la radio (1969) dans les années 1990. Sonic Youth participe à Kékéland (sur un autre titre). L’album est donc porté simultanément par des représentants du rock alternatif américain ET de la chanson française décalée : les deux pôles qui avaient défini la grammaire Fontaine depuis le début.
Lecture à la lumière des permanences
Permanence 1 — La parole avant le chant : au milieu d’une production pop-rock grand public, en tandem avec un artiste qui chante, Fontaine déclame toujours. La permanence résiste à la pression commerciale, à la présence d’un co-interprète mélodique, à trente-deux ans de changements dans la production musicale. La grammaire ne cède pas.
Permanence 2 — La collaboration radicale : -M- en 2001 pour Fontaine, c’est aussi improbable que l’Art Ensemble of Chicago en 1969. Non pas parce que -M- est radical au sens free jazz du terme, mais parce que la rencontre des deux univers ne devrait pas fonctionner dans un contexte commercial mainstream. Elle fonctionne. Cent trente mille exemplaires vendus. Disque d’or. La collaboration radicale peut aussi produire du succès commercial. Ce n’était pas le but, mais c’est arrivé.
Kékéland (le titre) est la preuve par le succès : ce que Fontaine avait inventé en 1969 est toujours vivant trente-deux ans plus tard, dans un contexte radicalement différent, avec un public radicalement différent. La permanence tient aussi quand le monde change autour d’elle.
Décodage : pas de partition publiée