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1979 · Solid State Survivor · Critique + écoute

Rydeen

L'énergie de la techno-pop mondiale. Composé par Yukihiro Takahashi, incarné par tout YMO, et notamment par la basse synthétique de Hosono, colonne vertébrale invisible du morceau le plus joué de la discographie YMO.

La mise en place

Morceau de l’album Solid State Survivor (Alfa Records, 25 septembre 1979), plage 3 de la face A. Durée : 4’41”. Composé par Yukihiro Takahashi. Arrangé collectivement par Yellow Magic Orchestra (Hosono, Sakamoto, Takahashi). Produit par Haruomi Hosono.

Le titre vient d’un manga de sumo (Raiden), nom d’un personnage de catcheur légendaire ; Takahashi le phonétise en Rydeen pour la version internationale. La chanson n’a aucun rapport thématique avec le sumo : le titre est une image, une sonorité, pas un programme. Ce qui compte, c’est le morceau lui-même.

Structure du morceau

Rydeen suit une structure A-B-A’ relativement simple, ce qui contribue à son accessibilité :

  1. 0’00–0’12, introduction. Le riff séquenceur s’établit immédiatement, sans introduction : mélodie ascendante de 4 notes sur fond de caisse claire programmée. Pas de montée progressive : le morceau est déjà là, à pleine vitesse.
  2. 0’12–1’30, section A (principale). La basse synthétique de Hosono entre, ligne de basse pulsée, régulière, qui ancre le riff mélodique. Le clavier de Sakamoto ajoute des contre-mélodies. Structure rythmique en 4/4 strict, BPM autour de 130.
  3. 1’30–2’30, section B (pont). Le riff principal s’efface partiellement. Takahashi programme une variation rythmique. Sakamoto prend la ligne de chant principale (voix rare dans YMO, encore plus dans Solid State Survivor). La texture se densifie légèrement.
  4. 2’30–4’41, retour et développement. La section A revient, légèrement développée. Des variations de synthétiseur s’ajoutent progressivement. Le morceau ne climaxe pas au sens traditionnel : il maintient son niveau d’énergie constant jusqu’au fondu final.

La pulsation, la boucle comme énergie

Rydeen fonctionne sur un principe radicalement différent de la pop occidentale contemporaine : là où une chanson pop de 1979 construit une tension narrative vers un refrain climax (couplet → refrain → pont → refrain culminant), Rydeen part directement à son niveau d’énergie maximum et l’y maintient. Pas de tension narrative : une pulsation.

Le séquenceur Roland MC-8 Microcomposer (premier séquenceur de ce type utilisé en production commerciale au Japon) joue un rôle central : c’est lui qui programme le riff d’ouverture et qui maintient la régularité métronomique du morceau. Un musicien humain jouerait avec de légères variations de tempo, de légères accentuations expressives. Le séquenceur ne le peut pas, et c’est précisément ce qui donne à Rydeen sa caractéristique la plus distinctive : la régularité mécanique comme esthétique, pas comme défaut.

La basse de Hosono est la pièce critique. Elle est synthétique (pas de basse acoustique), pulsée à la noire, fondamentalement régulière, mais avec une légère variation de timbre selon les sections qui donne au morceau sa sensation d’espace. La basse Hosono n’est pas décorative : elle est structurante. Sans elle, le riff Takahashi flotterait dans le vide.

L’arrangement

Instrumentation identifiable à l’écoute (crédits de l’album + musicologie documentée) :

  • Séquenceur Roland MC-8 Microcomposer : riff principal (Takahashi)
  • Basse synthétique : probablement Prophet-5 ou Minimoog (Hosono)
  • Claviers et synthétiseurs : Moog, Roland SH-2 ou équivalent (Sakamoto)
  • Boîte à rythmes : Roland CR-78 ou TR-808 (Takahashi)
  • Voix lead : Ryuichi Sakamoto (pont uniquement)

Pas de guitare, pas de basse acoustique, pas de batterie réelle. Rydeen est entièrement synthétique, ce qui était encore relativement rare en 1979 pour un album à succès commercial. Le son est dense mais jamais surchargé : chaque instrument a sa place dans l’espace fréquentiel, ce qui est une signature de la production Hosono (espace, clarté, chaque son audible distinctement).

Filiation et résonances

En amont : Kraftwerk (Autobahn, 1974 ; Trans-Europe Express, 1977) : la boucle synthétique comme structure musicale principale, la machine comme esthétique. Giorgio Moroder (I Feel Love avec Donna Summer, 1977) : le synthétiseur en mode séquencé à haute vitesse comme moteur d’énergie dansante. YMO connaît et cite ces deux influences.

En aval : Afrika Bambaataa écoute Solid State Survivor en 1980-81 et en tire la langue de Planet Rock (1982) : le riff synthétique comme élément central, la boîte à rythmes comme percussions principales, l’absence de guitare. Rydeen est échantillonné par J Dilla (producteur hip-hop américain) dans les années 1990-2000. Il est repris par Marilyn Manson (Tainted Love, B-side, 2001). NHK (télévision publique japonaise) l’utilise comme thème musical dans ses retransmissions sportives depuis les années 1980, ce qui en fait probablement la musique japonaise la plus entendue dans le monde sans que le grand public sache qu’elle vient de YMO.

Lecture à la lumière des permanences

Permanence 1 — La traversée des genres comme méthode : Rydeen est le moment le plus visible de la traversée YMO : le morceau qui incarne le mieux ce que Hosono, Sakamoto et Takahashi ont construit ensemble. Hosono n’a pas composé Rydeen (c’est Takahashi), mais il l’a produit et y joue la basse. Son rôle dans ce morceau est exactement celui que la permanence 1 décrit : il entre dans le territoire (la techno-pop de Takahashi), en saisit le langage, et le fait exister à son niveau le plus haut. La production-comme-traversée.

Permanence 2 — La production comme deuxième voix : Rydeen est un exemple parfait de la permanence 2 en mode collectif. Hosono producteur de YMO, c’est Hosono qui décide où chaque instrument se situe dans l’espace sonore, qui structure la dynamique du morceau, qui choisit les timbres des synthétiseurs. La basse qu’il joue et la production qu’il assure sont deux voix simultanées, et les deux sont inséparables du morceau tel qu’on l’entend.

Décodage. Structure et instrumentation décrites à l’écoute et confirmées par les crédits de l’album (producteur : Haruomi Hosono ; compositeur : Yukihiro Takahashi) ; séquenceur Roland MC-8 documenté dans la musicologie YMO (Peter Barakan, NHK ; Ian Martin, Japan Times) ; filiations Afrika Bambaataa / Kraftwerk / Moroder établies par musicologie académique ; reprise Marilyn Manson et usage NHK factuels.