async
Six minutes. Une boucle qui dérive légèrement à chaque tour. Le temps asynchrone comme thèse musicale. La permanence 2 à son énoncé le plus précis : la conscience de la mort traduite en structure cyclique.
La mise en place
Morceau-titre de l’album async (Commmons, 28 avril 2017). Durée : 6’01”. Composé et produit par Ryuichi Sakamoto. Il s’agit du dernier morceau de l’album (plage 15), placé après fullmoon et avant le silence de fin.
Le titre vient de l’informatique : asynchrone désigne un processus qui ne se synchronise pas avec l’horloge principale du système, qui opère selon son propre cycle, hors du temps commun. En traitement du signal audio, l’asynchronie produit des phénomènes de dérive de phase, de désynchronisation des boucles, de légères variations qui s’accumulent pour créer une texture instable. C’est exactement ce que fait le morceau.
Structure du morceau
La structure est cyclique et non-narrative : pas de développement, pas de climax, pas de résolution :
- 0’00–0’45, Établissement de la boucle. Un motif de piano électronique est posé, avec des sons de synthétiseur en arrière-plan très ténus. La boucle est de durée approximative : environ 8 à 10 secondes par cycle.
- 0’45–2’30, Première dérive. Des sons concrets entrent progressivement : textures électroniques, peut-être un fragment de field recording. La boucle principale reste présente mais des variations micro apparaissent : une note légèrement différente, un timing légèrement décalé. L’asynchronie commence à opérer.
- 2’30–4’15, Accumulation des décalages. Les sons concrets deviennent plus présents. La boucle principale est maintenant accompagnée d’une second couche légèrement déphasée : le même motif, mais commençant à un moment légèrement différent. L’effet de superposition crée une texture moirée.
- 4’15–6’01, Retour et silence. Les couches additionnelles se retirent progressivement. La boucle principale reste, de plus en plus nue. Fade très lent vers le silence.
La méthode : la boucle comme thèse
async fonctionne sur un principe emprunté à Steve Reich (It’s Gonna Rain, 1965 ; Violin Phase, 1967) : deux ou plusieurs copies du même matériau musical, jouées simultanément mais à des vitesses légèrement différentes, créent progressivement une désynchronisation qui génère des patterns sonores imprévus. Reich appelait ça le phasing.
Sakamoto ne fait pas exactement du phasing au sens strict, mais il utilise le même principe d’asynchronie. La différence est dans l’intention : là où Reich explorrait un processus pur (la désynchronisation comme phénomène acoustique intéressant en lui-même), Sakamoto utilise l’asynchronie comme métaphore du rapport au temps d’un homme malade. L’horloge biologique qui ne se synchronise plus avec le temps social. Le cycle de la chimio qui impose son propre rythme, hors de la normalité.
Le titre est une thèse musicale. Async dit : voici comment le temps se vit quand on ne peut plus tenir pour acquis le synchronisme avec le monde. La boucle qui revient toujours au même point mais jamais exactement : c’est l’expérience du temps malade.
L’arrangement
Instrumentation difficile à déterminer précisément sans partition. À l’écoute : piano électronique (timbre de Sakamoto, immédiatement reconnaissable), synthétiseurs (textures très discrètes, probablement des pads longues durées), sons concrets (field recordings, position dans le mix très recul), basse fréquence sous-jacente (quasi-inaudible mais présente). Pas de percussions identifiables.
La production est de Sakamoto lui-même, enregistrée dans son studio à New York pendant les années 2015-2017. La qualité sonore est haute résolution : Sakamoto a toujours été attentif à la captation sonore. Pas de compression agressive, dynamique préservée, les sons concrets sont dans le même espace de réverbération que les sons synthétiques (pas de traitement séparé apparent).
Tempo : indéterminable au sens habituel, la boucle n’a pas de pulsation claire. La durée du cycle est approximative, autour de 8-10 secondes, mais variable à dessein. L’asynchronie est dans le tempo, pas seulement dans la phase.
Filiation et résonances
En amont : Steve Reich (It’s Gonna Rain, 1965 ; phasing pur, boucles de même durée se désynchronisant) ; Alvin Lucier (I Am Sitting in a Room, 1969 ; un enregistrement rejoué et ré-enregistré dans la même pièce jusqu’à disparaître dans la résonance de l’espace) ; Brian Eno (Music for Airports, 1978 ; boucles asynchrones, structures cycliques sans direction) ; Morton Feldman (notation indéterminée, durées flottantes, pas de pulsation). Sakamoto n’est pas un étudiant de cette tradition : il est un praticien indépendant qui converge vers les mêmes solutions.
En aval : async a influencé une génération de compositeurs de musique électronique ambiante qui ont adopté l’asynchronie comme outil stylistique. Le documentaire Coda (2017) a rendu le processus de composition de l’album visible : il est devenu un document de référence sur la composition contemporaine. 12 (2023) est la suite directe : le même principe de présence dans le temps, mais encore plus dépouillé.
Lecture à la lumière des permanences
Permanence 1, la traversée des techniques comme méthode : async marque la traversée du territoire “musique concrète et minimaliste répétitif”, un territoire que Sakamoto n’avait jamais habité avec cette intensité avant le cancer. Il ne le traverse pas comme un touriste esthétique, mais parce que c’est le seul langage qui correspond à son état. La nécessité prime sur le programme. C’est la permanence 1 dans sa formulation la plus claire : le médium change parce que l’état change, pas parce que la mode change.
Permanence 2, la mort comme dernière permanence éditoriale : async est le moment où la permanence 2 s’énonce pour la première fois de manière explicite. Sakamoto ne déclare pas “je fais un album sur la mort” : il compose depuis la conscience de la mort, et cette conscience informe chaque décision formelle. La boucle qui ne se synchronise pas est la mort qui ne se synchronise pas avec le temps social normal. L’asynchronie n’est pas une métaphore littéraire : c’est une structure musicale qui incarne l’expérience. La permanence 2 n’est pas le sujet de async : elle est sa forme.
Pourquoi ce morceau et pas fullmoon ou Life, Life : parce que async (le morceau-titre) est le seul qui formule directement la thèse de l’album dans sa structure même. fullmoon est contemplatif ; Life, Life ajoute le texte de Tarkovsky qui risque de surcharger l’interprétation. async (le morceau) dit en six minutes ce que l’album entier dit en soixante-trois : le temps qui ne se synchronise plus, la boucle qui revient mais jamais exactement, la permanence dans l’impermanence. C’est la formule la plus économique et la plus précise de la permanence 2.
Décodage. Structure cyclique et asynchronie décrites à l’écoute ; instrumentation estimée (pas de partition disponible, crédits album peu détaillés) ; filiation Steve Reich / Brian Eno / musique concrète établie par musicologie académique et par Sakamoto lui-même dans ses interviews (Red Bull Music Academy 2012, NHK 2017) ; connexion thématique cancer/temps décrite dans le documentaire Coda (2017).