Cassius
Paris — French Touch
Vingt-trois ans, six albums studio (en comptant Pansoul de Motorbass, chantier fondateur de Zdar) et un duo qui a refusé de se figer — French Touch, pop, électro, house méditative. Une œuvre qui tient parce qu'elle repose sur deux gestes : le studio comme instrument et le groove avant la signature. Clôture involontaire en juin 2019, à huit jours près.
Pourquoi le studio est l'instrument
Cassius n’a pas joué d’un instrument. Philippe Zdar et Hubert Boombass ont joué d’une chaîne de signal. Le filtre passe-bas en automation, la compression série SSL, le sidechain, la saturation à bande : ce sont leurs cordes. Vingt-trois ans, six albums (en comptant Pansoul), et une constante : le morceau naît à la console, pas au clavier ou à la guitare.
Le duo se forme à Paris à la fin des années 1980 dans l’orbite de La Funk Mob, collectif club où Zdar croise Étienne de Crécy et pose, avec lui, Pansoul en 1996 sous le nom Motorbass. Trois ans plus tard, Cassius 1999 cristallise la French Touch filtrée chaleureuse — avec Homework de Daft Punk et Moon Safari d’Air, l’une des trois plaques-mères du genre. Puis le refus : ils ne resteront pas gardiens d’une formule.
Les six disques qui suivent montrent comment ces deux permanences se déclinent : du chantier Motorbass (Pansoul) au manifeste (1999), du virage chanson (Au Rêve) au retour club (15 Again), du retour collaboratif (Ibifornia) à l’épilogue involontaire (Dreems). Entre 15 Again et Ibifornia, un silence de dix ans qui n’est pas une pause, mais la mutation du duo en écosystème studio.
L’écosystème de la French Touch a ses axes. Côté chambriste, chez Air, le timbre vintage porte la narration ; chez Cassius, le filtre fait la même chose par l’arithmétique. Côté dancefloor, chez Laurent Garnier, la techno mentale impose sa discipline long format ; chez Cassius, le groove impose la sienne en formats courts. Deux disciplines voisines, deux rigueurs partagées, un même refus du tube facile.
◆ Études musicologiques
Quelques morceaux ouverts au scalpel : ce qu'on entend, comment c'est construit, d'où ça vient et ce que ça révèle de la ligne d'ensemble.




Pansoul
Le chantier fondateur. La grammaire filtrée se forge ici, trois ans avant Cassius.
Avant Cassius, il y a Pansoul. Philippe Zdar et Étienne de Crécy, sous le nom Motorbass, sortent en 1996 le disque qui, avec Super Discount de De Crécy (1996) et Homework de Daft Punk (1997), cristallise ce qu’on appellera bientôt la French Touch filtrée. Ce n’est pas encore Cassius, mais c’est déjà la main de Zdar sur la console.
La fabrique
Samples disco et funk français ralentis, filtrés, réinjectés dans une grille house à 118–122 BPM. Pas de voix, ou seulement des bribes échantillonnées. Le morceau ne raconte rien : il déplie une boucle et lui laisse le temps de respirer. Zdar commence ici à bâtir la chaîne studio qui deviendra, avec Motorbass Studio à Paris, un lieu de référence pour les productions Phoenix, Cat Power, Beastie Boys et Kindness.
1999
Le manifeste. La French Touch chaleureuse contre la French Touch robotique.
L’album qui donne son nom au duo et son moment au genre. Quelques mois avant Discovery de Daft Punk, Cassius pose une autre French Touch : là où Daft Punk tend vers le robotique, Zdar et Boombass restent chaleureusement humains. Les voix samplées respirent, le sidechain pompe sans écraser, la basse a une assise funk qui rappelle autant Chic que Chicago.
Le geste de fabrication
Samples disco et soul, filtre passe-bas en automation permanente, compression chaîne Motorbass. La pochette noire et la typographie Virgin établissent un objet graphique aussi minimal que la grammaire musicale. La Mouche décroche une nomination aux MTV Europe Music Awards ; Cassius 1999 entre dans le Top 20 UK.
Au Rêve
Le virage chanson. Le duo invite des voix et déroute les puristes.
Trois ans et demi après 1999. Cassius prend le virage que personne n’attend : la chanson. Ils invitent Jocelyn Brown, Steve Edwards, Ghostface Killah, Leroy Burgess, voix soul, rap, house garage. Les puristes French Touch crient à la trahison. Rétrospectivement, Au Rêve anticipe de dix ans le virage pop des producteurs électroniques (Justice, Chemical Brothers tardifs).
Le procédé
Le filtre recule. La voix, longtemps sample, devient soliste. La batterie s’organique, la guitare rock fait irruption (The Sound of Violence). Mais la chaîne Motorbass reste la même : mêmes compresseurs, mêmes saturations, mêmes grilles rythmiques. Le duo teste si la chanson peut porter la signature studio. Réponse : oui, au prix d’un accueil tiède.
15 Again
Le retour club. Titre programmatique : quinze ans en arrière.
Quatre ans après Au Rêve. Cassius revient au club, explicitement. Le titre programmatique 15 Again dit le retour à la pulsation, à la piste, à l’énergie des années 1988-1991 de La Funk Mob. Le disque est plus direct, moins travaillé-lisse. Il croise l’ère Ed Banger naissante (Justice, SebastiAn, Boys Noize).
L’arrangement
Saturation rentrée, kick plus frontal, mélodies synthé assumées. La voix redevient secondaire : samples pitchés, chœurs en appui. La production reste Motorbass : rien n’est sale, tout est pompé et lisible. Le paradoxe du disque : plus brut en intention, toujours aussi précis en réalisation.
Dix ans de silence productif — 2006–2016
Entre 15 Again (2006) et Ibifornia (2016), Cassius ne sort aucun album. Mais dire que le duo se tait serait faux. C’est, au contraire, la décennie où Zdar est partout.
2009 : Zdar mixe Wolfgang Amadeus Phoenix. Le disque gagne le Grammy du meilleur album alternatif. Les Versaillais de Phoenix, déjà amis du duo depuis les années 90, doivent à Zdar une grande part de la clarté pop de l’album. À partir de là, les commandes s’enchaînent.
Cat Power, Beastie Boys, Kindness, Hot Chip, Kitsuné releases, The Rapture, Breakbot. Le studio Motorbass à Paris devient un lieu français de référence pour des productions internationales. Boombass, de son côté, continue des projets annexes et de la prod solo. Le duo Cassius existe toujours (ils tournent ponctuellement, sortent un maxi ici ou là), mais l’album, le format qui les avait définis, s’efface.
Ce silence-album n’est pas une pause. C’est une mutation de l’œuvre en écosystème studio. L’influence de Zdar se diffuse dans dix, vingt, trente disques qu’il ne signe pas mais qui portent sa main. La chaîne Motorbass devient une signature indirecte : on reconnaît sa compression, son filtre, sa manière de faire respirer une voix.
Quand Ibifornia arrive en 2016, avec Pharrell, Cat Power, Mike D, c’est logique : les artistes que Zdar a produits reviennent, cette fois comme invités. Le duo qui échantillonnait se transforme en duo qui invite. Dix ans plus tôt, c’était inimaginable. Dix ans de studio l’ont rendu naturel.
Et quand Dreems clôt l’arc en 2019, c’est aussi une lecture de ce silence : l’album méditatif, ouvert, posé, qui achève l’œuvre n’aurait pas été écrit sans cette décennie de retrait-fabricant. La chaîne Motorbass s’est apaisée. Elle a fini par produire un disque qui ne pompe presque plus, qui accepte d’ouvrir le filtre et de laisser passer.
Ibifornia
Le retour collaboratif. Dix ans de silence, puis Pharrell, Cat Power, Mike D.
Dix ans après 15 Again. Entre-temps, Zdar est devenu un des producteurs-mixeurs français les plus demandés : Phoenix (Wolfgang Amadeus Phoenix, 2009, Grammy), Cat Power, Beastie Boys, Kindness, Hot Chip, Kitsuné. Le duo revient avec un disque-collab : Pharrell Williams, Cat Power, Mike D (Beastie Boys), Ryan Tedder (OneRepublic), Matthieu Chédid. Le titre est un mot-valise Ibiza + California, l’axe dance global assumé.
Le décor sonore
Cassius n’est plus un duo qui échantillonne ; c’est un duo qui invite. La chaîne Motorbass reste là, mais sert désormais de liant entre des personnalités vocales fortes. La grille house tient toujours le squelette, habillée de voix, de guitares, de rap. L’accueil est tiède : trop pop pour les nostalgiques de 1999, pas assez radical pour l’ère post-EDM. Pourtant le disque prolonge logiquement Au Rêve.
Dreems
L'épilogue involontaire. Zdar meurt deux jours avant la sortie.
Le 19 juin 2019, Philippe Zdar meurt d’une chute accidentelle depuis un immeuble parisien. Il a 52 ans. Deux jours plus tard, le 21 juin, Dreems sort comme prévu. L’album n’a pas été pensé comme testament : il a été conçu, achevé, masterisé avant le drame. Mais il devient, involontairement, épilogue lisible.
La méthode
Retour à une forme plus épurée qu’Ibifornia. Moins d’invités, plus d’instrumental. House méditative, parfois ambient, tempi médians, filtre largement ouvert. La pompe sidechain, signature de 1999, est presque absente. À la place : de l’espace, du grain, du temps qui circule. Ce n’est pas un disque qui finit une carrière ; c’est un disque qui respire, et qui s’arrête simplement où il s’arrête.
Une œuvre en quatre mouvements
Vingt-trois ans, six disques pivots (en comptant Pansoul de Motorbass), une décennie de silence productif, et une clôture involontaire en juin 2019. La trajectoire se découpe en quatre mouvements clairs, chacun testant une dimension différente de la grammaire forgée à la console.
Ce qui ne change jamais
Deux permanences traversent les quatre mouvements. Le studio est l’instrument : de Pansoul à Dreems, c’est une chaîne de signal qui écrit la musique. Le groove précède la signature : Cassius refuse de se figer dans un style, mais le groove (funk, house, disco, pop, ambient) reste le juge de dernière instance. Si ça ne groove pas, ça ne sort pas.
Les ponts qui tiennent
La French Touch des années 1996–2000 est un écosystème plus qu’un genre. Air posait une grammaire chambriste — timbres vintage, voix lointaine, tempos médians — dont Cassius partage l’exigence du son-matière. Les deux duos, versaillais et parisiens, répondent à la même question : comment être musicien sans jouer ? Air choisit des timbres analogiques ; Cassius fabrique des timbres par filtrage. Deux réponses, une même discipline.
Laurent Garnier, à l’autre bout de l’axe, défend la techno mentale et le DJ-set long format. Cassius défend le groove filtré et le format album. Deux disciplines du dancefloor, deux ascèses ; le pont se fait par l’exigence du groove et par le refus du tube facile. Même quand Cassius signe La Mouche, la construction est plus rigoureuse qu’il n’y paraît.
L’épilogue est involontaire mais juste. Zdar meurt deux jours avant la sortie de Dreems, à 52 ans, d’une chute accidentelle. Le disque n’avait pas été pensé comme testament, mais il s’entend comme tel : la chaîne Motorbass qui ne pompe plus, qui ouvre le filtre, qui laisse passer. Une œuvre qui se referme sur son point le plus ouvert : la house comme méditation.
La carte
Six disques en orbite autour des deux permanences. Cliquez sur un album pour voir comment il les décline.
Groove : samples disco/funk filtrés à 118-122 BPM, pas de voix.
Position : chantier fondateur. La grammaire naît avant le nom Cassius.
Groove : Feeling for You, La Mouche — tubes portés d'abord par le pocket.
Position : manifeste. French Touch chaleureuse au sommet.
Groove : même grilles funk/house derrière des formats chanson.
Position : virage pop. Déroute puristes, anticipe de 10 ans.
Groove : Toop Toop — démonstration de moins-est-plus.
Position : retour club. Rencontre avec l'ère Ed Banger.
Groove : grille house tient derrière Pharrell, Cat Power, Mike D.
Position : retour après 10 ans. Écosystème diffusé.
Groove : ralenti, méditatif, presque absent.
Position : épilogue involontaire. Zdar meurt 2 jours avant la sortie.