As Heard on Radio Soulwax, Pt. 2
45 pistes en 60 minutes continues. Le mashup-album qui invente un format et gagne une bataille licensée. L'objet plus que le morceau.
La généalogie
Album entier mixé en continu. 45 pistes en 60 minutes précises. Sortie le 18 juin 2002 sur PIAS — officielle, distribuée en CD mondial. Compilée à partir de deux heures de mashups joués en direct à la BBC Radio 1 (Essential Mix, octobre 2000) et de tests en club 2000-2001.
Contrairement aux mashups bootleg de Danger Mouse (The Grey Album, 2004) ou Girl Talk, As Heard on Radio Soulwax Pt. 2 négocie les licences en amont. Les Dewaele demandent 187 autorisations ; PIAS en obtient 45. Les 142 refus condamnent le disque à être fragmentaire par rapport au set original, mais lui donnent sa légitimité juridique — c’est le premier disque-mashup distribué légalement dans le monde entier.
Structure — l’album comme set
Pas de pistes isolables au sens pop. La tracklist nomme 45 artistes ou combinaisons, mais l’écoute est continue. Les transitions sont le vrai sujet : comment passer de The Destiny’s Child à Nirvana sans que l’auditeur ne sente la couture ? Comment enchaîner Iggy Pop et Salt-N-Pepa en trois mesures ?
Moments canoniques :
- Independent Women Pt. 1 (Destiny’s Child) × Smells Like Teen Spirit (Nirvana) — « Smells Like Booty »
- Dreadlock Holiday (10cc) × beat ragga — reterritorialise le yacht-rock britannique
- Lust for Life (Iggy Pop) × Push It (Salt-N-Pepa)
- Adult. × Whitney Houston — cold wave × diva pop
- Vitalic — présent comme acte de reconnaissance de la scène électronique belge émergente
L’écriture par collision
Le projet théorique : abolir la hiérarchie entre matière échantillonnée et original. Un mashup n’est pas un sample (qui cite discrètement pour construire autre chose). Un mashup n’est pas une reprise (qui réarrange fidèlement). C’est une collision — deux morceaux existants rendus inséparables par le fait d’être joués ensemble.
Techniquement, les Dewaele travaillent en binaire : tempo compatibles (ou un des deux accéléré/ralenti), tonalité compatibles (ou un des deux pitché), et équilibre dynamique négocié — la voix d’un morceau sur l’instrumental de l’autre, ou l’inverse. C’est artisanal, pas algorithmique. Chaque transition a été testée en club avant d’être fixée.
L’arrangement — le flux comme forme
Tempo variable mais cohérent — autour de 120-130 BPM pour la majorité, avec des ralentissements stratégiques. Pas d’arrangement au sens studio traditionnel (ce sont des pistes existantes, juxtaposées) mais arrangement au sens DJ : ordonnancement, EQ de transition, filtrage ponctuel, léger re-pitch, parfois une couche externe (beat, sample vocal) pour souder deux morceaux.
Le mastering unifie l’ensemble. Chaque piste originale a sa propre signature sonore (Nirvana = gros, Destiny’s Child = brillant, 10cc = chaud) ; le mastering de Pt. 2 les homogénéise en un seul flux cohérent. C’est le mastering qui fait œuvre, plus que le choix des pistes.
Filiation et résonances
En amont : la culture bootleg des années 1990-2000 (Go Home Productions, DJ Dangermouse avant The Grey Album). Mais surtout, la compilation-mix DJ des années 80-90 (DJ Premier, Danny Tenaglia, Sasha) — qui posait déjà l’album comme DJ-set. Les Dewaele rajoutent la violence du mashup à cette tradition.
En aval : le disque influence toute la décennie 2000. Girl Talk (Night Ripper, 2006 ; Feed the Animals, 2008) explicite la thèse Dewaele en la poussant au chaos. DJ Shadow, Kid Koala continuent la tradition. À un niveau plus diffus, le format podcast mashup qui explose sur internet post-2005 tient son acte de naissance d’ici.
Pour les Dewaele eux-mêmes, Pt. 2 est la bascule — ils cesseront ensuite d’être d’abord un groupe rock. En 2004, Any Minute Now sortira, mais avec l’aura 2manydjs dans la peau.
Lecture à la lumière des permanences
Permanence 1 — Le DJ-set pense l’album : exemple fondateur. Ce n’est pas « un album qui ressemble à un set ». C’est un set rendu disponible en objet album. La différence est cruciale : le disque ne représente pas un set, il est un set. Le format album, tel qu’il existait depuis les années 60, est reconfiguré — plus un conteneur de chansons, mais un enregistrement de flux.
Permanence 2 — Le frottement comme écriture : démonstration maximale. Ici, il n’y a que du frottement. Le disque ne contient aucune musique originale composée par les Dewaele. Et pourtant, il est attribué à 2manydjs. Leur signature, c’est le choix des collisions et la discipline de transition — ni plus ni moins. Une œuvre d’auteur sans matière propre, paradoxe esthétique tenu soixante minutes.
Pourquoi ce morceau et pas un autre : l’album n’est pas un morceau. C’est un choix éditorial : analyser As Heard on Radio Soulwax Pt. 2 comme une œuvre globale, pas comme une piste parmi d’autres. C’est cohérent avec la thèse du disque lui-même — l’album est la piste. Aucun morceau isolé ne rend compte du projet ; il faut prendre les 60 minutes en bloc.
Décodage — analyse globale de l’album-objet, pas d’une piste isolée