E Talking (Nite Version)
Auto-remix d'Any Minute Now, vocal Nancy Whang (LCD Soundsystem) en ajout. #27 UK charts, le plus gros single des Dewaele, manifeste du format Nite Version.
Le cadre
Deuxième single de Nite Versions, sorti le 17 janvier 2005. Production et remix : les Dewaele, DFA-adjacent (le circuit LCD Soundsystem/DFA Records est alors le cousin américain de Soulwax). Ajout vocal : Nancy Whang, claviériste et chanteuse de LCD Soundsystem et The Juan MacLean, qui pose une ligne parallèle au-dessus de la voix originale. Clip officiel tourné au Fabric, club londonien canonique.
Le morceau atteint #27 UK singles, le plus gros succès radio de Soulwax, supérieur à tout ce que le groupe aura fait avant ou après. Ironie : c’est un remix qui bat tous les originaux.
Structure
Forme étendue par rapport à la Day Version (Any Minute Now, 2004). Durée ~6 min (versus 4 min version originale). Intro prolongée : la basse arrive seule pendant 16 mesures, puis la batterie, puis la guitare saturée. Le drop vers le refrain se fait attendre : l’impatience est fabriquée. La voix de Whang entre vers la mi-morceau, complexifie la ligne vocale de Stephen Dewaele par un contre-chant.
Le pont est presque entièrement instrumental, construit sur une montée synthétique progressive qui prépare la chute du kick vers le refrain final. C’est la structure d’un track house étirée autour d’une chanson pop-rock.
L’auto-remix comme réécriture
La Nite Version n’est pas un habillage. C’est une réécriture structurelle. Sur la Day Version (album), E Talking fait 4 minutes, structure pop classique. Sur la Nite Version, elle fait 6 minutes, structure club.
Les Dewaele appliquent à leur propre matériel la méthode qu’ils appliqueraient à un remix pour quelqu’un d’autre :
- tempo légèrement accéléré
- kick renforcé, sidechain ajouté
- introduction étendue (pensée DJ-friendly)
- pont rallongé, plus abstrait
- outro qui se dissout plutôt que de finir nette
- ajout d’un élément vocal externe (Nancy Whang) pour complexifier la ligne
C’est exactement ce qu’ils feront pour LCD Soundsystem, MGMT ou Robbie Williams dans les remixes 2007-2010. La méthode est là, testée sur eux-mêmes d’abord.
L’arrangement
Tempo ~125 BPM (vs ~118 BPM Day Version). Tonalité la mineur probable. Cadence 4/4 stricte, kick punchy avec léger sidechain. Synthé lead (probablement Roland SH-101 ou Juno-60, typique des Dewaele à l’époque) porte le hook instrumental. Basse rejouée plus agressive. Guitare saturée, toujours présente, mais mixée plus en retrait que sur la Day Version. Le club prime sur le rock.
Vocal Nancy Whang : enregistrée séparément (elle est à New York en session DFA, envoie ses prises), intégrée au mix par les Dewaele. Sa ligne est parallèle à celle de Stephen, parfois en unisson, parfois en contre-chant, ajoutant une texture féminine qui casse la virilité pop-rock de l’original.
Filiation et résonances
En amont : la pratique de la version club existe depuis le disco 70s (12” long mixes, Tom Moulton). Les Dewaele ajoutent le geste d’auto-remix intégral : pas une version club par-ci par-là, mais tout l’album repensé. La parenté la plus proche est DFA (James Murphy et Tim Goldsworthy retravaillant la même matière sous différents angles pour LCD Soundsystem), avec qui Soulwax partagent la scène.
En aval : le concept Nite Version devient générique. Les labels électro commandent des « nite versions » à tout et n’importe quoi fin 2000s. Mais peu réussissent à faire ce que fait E Talking : prendre une chanson pop déjà finie et la rendre encore plus efficace en club, sans la trahir. La plupart des « nite versions » imitées sont des remixes paresseux.
Pour Soulwax, E Talking (Nite Version) est la preuve qui légitimera toute la décennie remix qui suit. Si leur propre morceau devient meilleur en leurs propres mains, alors ils peuvent appliquer la méthode aux morceaux des autres. LCD Soundsystem (Get Innocuous!), MGMT (Kids), Robbie Williams (Lovelight #1 UK) suivront.
Lecture à la lumière des permanences
Permanence 1 — Le DJ-set pense l’album : démonstration technique. Nite Versions est conçu pour être joué en set continu, et E Talking (Nite Version) est le morceau-test. Intro étendue DJ-friendly, pont rallongé, outro qui se dissout : chaque choix structurel le place dans une logique de transition. Un DJ peut le mixer en entrée sur 16 mesures, poser un morceau dessus, le sortir en 16 mesures. C’est un objet fonctionnel, pas seulement une œuvre.
Permanence 2 — Le frottement comme écriture : frottement avec soi-même. Les Dewaele prennent leur propre morceau et le frottent contre ce qu’il aurait pu être si eux-mêmes l’avaient reçu à remixer. Le résultat est plus fort que l’original, ce qui pose une question philosophique : si la meilleure version d’une chanson est son auto-remix, qu’est-ce que cela dit de l’original ? Réponse Dewaele : l’original est une ébauche, le remix est la forme. Position anti-romantique qui fonde toute l’œuvre.
Pourquoi ce morceau et pas un autre : c’est le morceau où Soulwax prouvent que leur méthode fonctionne. Et c’est le morceau radio qui les fait connaître au-delà de la scène club : #27 UK est un chiffre décisif. Après E Talking (Nite Version), le duo n’est plus « un groupe rock belge » ou « un duo mashup confidentiel » : c’est un projet électro-rock qui compte, reconnu par l’industrie mainstream.
Décodage.