NY Excuse
Dance-punk qui prend son titre au pied de la lettre : le morceau a été écrit pour qu'une maison de disques paye à Stephen Dewaele un billet pour New York, où Nancy Whang (LCD Soundsystem) l'attendait.
L’origine
Single d’ouverture de Any Minute Now (PIAS, 2004). Production : Flood (U2, Depeche Mode, PJ Harvey). Le morceau est composé après une série d’allers-retours Stephen Dewaele ↔ Nancy Whang, claviériste et chanteuse de LCD Soundsystem et de The Juan MacLean, basée à New York. Le titre n’est pas une métaphore. Il désigne exactement ce qu’il raconte : un prétexte pour New York.
Structure du texte : l’aveu en slogan
Forme chanson pop-rock en trois couplets-refrains, pont, refrain final. Le texte tourne autour d’une image centrale, répétée :
« This is the excuse that we’re making / Is it good enough for what you’re paying? »
À lire sans le contexte, ces lignes semblent vaguement critiques : on négocie avec quelqu’un, on s’excuse mal. Avec le contexte, elles deviennent littérales : Stephen Dewaele demande à son label (PIAS) de lui payer un voyage à New York pour voir sa petite amie Nancy Whang. Le texte dit : voici le prétexte qu’on vous donne ; est-il suffisant pour justifier ce que vous payez ?
James Murphy (LCD Soundsystem) aurait conseillé aux Dewaele d’appeler le morceau par son vrai nom, « NY Excuse », sans se cacher derrière une métaphore. Le prétexte devient le titre. L’aveu devient la chanson.
Le morceau comme logistique
Ce qui rend NY Excuse singulier dans le catalogue Soulwax, c’est que le morceau existe pour une raison extra-musicale. On écrit habituellement une chanson parce qu’on a quelque chose à dire. Ici, on écrit une chanson pour qu’on te paye un billet d’avion. Le motif sentimental (voir Nancy à New York) déclenche l’acte musical.
La chanson est donc, au sens strict, un prétexte qui a tenu. Le label paye le billet. Stephen part. Le morceau devient single. La collaboration avec LCD Soundsystem et Nancy Whang s’approfondit : un an plus tard, Whang chantera sur E Talking (Nite Version) qui deviendra le plus gros succès radio du duo. La fiction du prétexte s’avère productive.
Les versions dérivées : la mise en système
Comme souvent chez les Dewaele, le morceau ne reste pas en une seule forme. Il génère une famille de versions qui toutes commentent l’original.
- NY Excuse (Day Version) — 2004, album Any Minute Now. La version « chanson » standard, environ 4 minutes, structure pop-rock. C’est celle qui sort en single, avec clip.
- NY Excuse (Nite Version) — 2005, album Nite Versions. Auto-remix intégral par les Dewaele : tempo poussé, pont rallongé, intro DJ-friendly, voix traitée différemment. Le morceau passe du format chanson au format set.
- NY Excuse (Fast Version) — circule en B-side et sur des compilations, accélérée encore plus que la Nite Version. Testé en DJ-sets.
- NY Excuse (Extended) — version prolongée disponible sur certaines éditions, autour de 8 minutes.
- Live 2017 et au-delà — rejoué avec les arrangements From Deewee (neuf musiciens en cercle), le morceau prend une troisième vie : rock-électronique-live au lieu de dance-punk-studio.
Ce système de versions n’est pas ornemental. Il est cohérent avec la thèse Soulwax : un morceau n’est pas un objet fini mais un matériau qui peut être repassé dans la chaîne studio. NY Excuse existe donc, au sens propre, au pluriel. La « version canonique » n’existe pas : il y a un arbre de versions, toutes également légitimes.
L’arrangement (Day Version)
Tempo ~128 BPM. Tonalité mineure (Mi mineur à l’oreille). Guitare saturée en contre-chant, basse funk-punk syncopée dominante, batterie live frontale, synthé lead type Juno ou Moog sur le refrain. Voix Stephen Dewaele rappée-chantée, direct au micro, sans effet. Production Flood : espace stéréo large, compression unifiée, grain sec. Mixage qui laisse chaque instrument lisible sans écrasement. L’ensemble reste rock dans la fabrique, même si la grille rythmique pense déjà club.
Filiation et résonances
En amont : le dance-punk new-yorkais contemporain, soit The Rapture (House of Jealous Lovers, 2002), Radio 4, LCD Soundsystem lui-même (Losing My Edge, 2002). Soulwax arrivent depuis leur flanc belge, mais l’écosystème DFA/NY est leur point de mire. NY Excuse est aussi, sur le plan affectif, un hommage à cet écosystème : New York n’est pas n’importe quelle ville, c’est la ville où habite la scène que Soulwax admirent.
En aval : la collaboration Dewaele ↔ Whang s’installe durablement. E Talking (Nite Version) (2005) avec vocal Whang ajouté devient leur plus gros single (#27 UK). Les remixes LCD Soundsystem par Soulwax (Get Innocuous!, 2007) se font depuis cette amitié. Dix ans plus tard, Nancy Whang reconnaîtra dans une interview qu’elle n’aime pas sa propre voix sur NY Excuse : une femme dans un bar lui a un jour dit « c’est toi sur NY Excuse ! », et elle a eu envie de se cacher.
Lecture à la lumière des permanences
Permanence 1 — Le DJ-set pense l’album : NY Excuse est l’exemple parfait de la famille de versions. Une chanson ne se résume pas à sa version radio. Elle se déploie en Day Version, Nite Version, Fast Version, Extended, Live. Le DJ-set pense l’album parce que la logique du set, qui consiste à toujours pouvoir remixer, réarranger, rallonger, accélérer, s’applique à l’œuvre elle-même. Il n’y a jamais de « version finale ».
Permanence 2 — Le frottement comme écriture : double frottement. Frottement musical (rock + club + funk + pop) déjà analysé. Mais aussi, plus rare : frottement entre musique et vie. Le morceau est un prétexte vrai. Il ment explicitement (c’est l’objet du refrain) tout en disant exactement ce qu’il fait. Cette transparence fait partie de la méthode Dewaele : ne rien cacher du geste, assumer le caractère fabriqué et parfois cynique de la chanson pop. Murphy a eu raison : appeler le morceau par son nom est plus honnête qu’inventer une métaphore.
Pourquoi ce morceau et pas un autre : NY Excuse est le morceau qui relie la Any Minute Now era au cercle LCD/DFA new-yorkais. Sans cette collaboration, pas de Nancy Whang sur E Talking. Sans Nancy Whang sur E Talking, pas de #27 UK. Sans #27 UK, pas la reconnaissance mainstream qui débloque le catalogue remix canonique (LCD Get Innocuous!, MGMT Kids, Robbie Williams Lovelight). Toute la décennie remix 2004-2012 commence, d’une certaine manière, avec un billet d’avion payé par un label belge pour rejoindre une claviériste new-yorkaise. Le morceau-logistique a eu des effets musicologiques durables.
Décodage. Contexte biographique source : interview Stephen Dewaele pour Clash Magazine ; interview Nancy Whang pour Self-Titled Magazine