Pizzicato Five
Tokyo — Shibuya-kei · Pop citationnelle
Quinze ans, douze albums et une méthode unique — le sample comme courtoisie : citer Bacharach, Gainsbourg, Lalo Schifrin sans jamais dissimuler la source. Yasuharu Konishi (cerveau et compositeur) et Maki Nomiya (voix et icône du *Shibuya-kei* à partir de 1990) ont construit depuis Tokyo un objet sonore et visuel total, exporté par Matador Records vers l'Occident dès 1994. Une œuvre qui regarde la France depuis le Japon, et que la France n'a pas encore fini de découvrir.
Pourquoi citer est aimer
Pizzicato Five n’a pas écrit le Shibuya-kei, mouvement pop japonais des années 90 né dans les bacs de disques du quartier de Shibuya, caractérisé par un pillage affectueux de la pop mondiale des sixties. Pizzicato Five a écrit quelque chose de plus précis. Pendant quinze ans, Yasuharu Konishi (小西康陽) a assemblé des fragments de Bacharach, de Gainsbourg, de Lalo Schifrin, des Ventures, de la library music française et britannique, non pour les cacher mais pour les saluer. Chaque emprunt est une lettre ouverte. Chaque citation est une révérence.
Le duo formé par Konishi (compositeur, arrangeur, cerveau) et Maki Nomiya (野宮真貴, chanteuse et icône à partir de 1990) a posé en douze albums une signature qu’on reconnaît en deux mesures. Avant Nomiya, le groupe avait connu d’autres voix : Mamiko Sasaki (1984-1987), Takao Tajima (1987-1990). Mais c’est avec Nomiya que Pizzicato Five devient un objet visuel autant que sonore : sa silhouette mod-sixties, ses lunettes rondes, sa façon d’occuper l’image constituent la deuxième moitié de la musique.
Six pivots traversent ces quinze ans. Couples (1987) pose la matrice citationnelle. Soft Landing on the Moon (1990) installe la voix de Nomiya et fixe le format duo. This Year’s Girl (1991) consolide le canon avec Twiggy Twiggy et Baby Love Child. Bossa Nova 2001 (1993) atteint la maturité pop et déclenche l’export via Matador Records. Happy End of the World (1997) absorbe l’électronique des années 90 sans rien renier. Çà et là du Japon (2001) ferme le livre en trilingue (français, japonais, anglais) avec une lucidité rare dans le pop.
Ce mouvement-là a un équivalent symétrique et inverse dans la géographie de la pop mondiale. Air, duo français formé à Versailles par Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel, travaille le même matériau (library music sixties, pop-cinéma, timbres vintage) depuis le sens opposé : ce sont des Français qui regardent l’imaginaire pop international. Pizzicato Five sont des Japonais qui regardent l’imaginaire français : Gainsbourg, France Gall, Truffaut, Legrand. Air et Pizzicato Five se rencontrent au même point, depuis deux orbites opposées, sans jamais se croiser physiquement.
◆ Études musicologiques
Quelques morceaux ouverts au scalpel : ce qu'on entend, comment c'est construit, d'où ça vient et ce que ça révèle de la ligne d'ensemble.


Couples
La matrice citationnelle, posée d'un coup, avant même que le groupe ait son visage.
Premier album studio de Pizzicato Five (ピチカート・ファイヴ). Tokyo, 1987. Le quintet originel (Yasuharu Konishi à la production, Keitarō Takanami aux instruments, Mamiko Sasaki et Takao Tajima au chant, deux autres membres de session) livre une pop-jazz-bossa de chambre qui ne ressemble à rien d’autre dans la J-pop contemporaine. Le titre lui-même, Couples (カップルズ / Kappuruzu), est un signe : la musique va parler d’amour, de duo, de rencontre, dans une langue empruntée à la pop sixties française et au jazz brésilien des années 60.
La méthode
La méthode est en place dès ce premier disque. Konishi n’écrit pas dans le vide : il cite. Audrey Hepburn Complex invoque le cinéma européen des années 60 dans son titre même. Magic Carpet Ride (première version, distincte du tube qu’il ré-enregistrera plus tard) met en scène une rêverie orientale pop. Arrangements de chambre, guitare bossa-jazz, voix douce, tempo médian : rien d’urgent, tout de précis. C’est la fondation, pas encore le sommet.
Ce que Couples pose pour la suite : la citation explicite comme geste musical premier, l’arrangement orchestral léger comme cadre, et la voix féminine (Mamiko Sasaki) comme timbre, pas encore comme persona. La persona viendra avec Maki Nomiya, trois ans plus tard. Mais sans Couples, pas de Pizzicato Five.
Mouvement I — Les fondations
Couples inaugure le mouvement I (1984-1989), période confidentielle au Japon, inconnue à l’étranger. Le groupe est encore un quintet instable : Sasaki quittera en 1987, Tajima rejoindra puis partira fonder Original Love en 1990. Mais la matrice bossa-pop-jazz est déjà là, dans ces sillons de 1987 : le goût de la chambre, le refus de la surdramatisation, la citation comme courtoisie.
Soft Landing on the Moon
L'arrivée de Maki Nomiya fixe le format définitif : duo, persona, science-fiction lounge.
Quatrième album studio, mai 1990. Son titre original japonais, 月面軟着陸 (Getsumen Nanchakuriku, « atterrissage en douceur sur la Lune »), dit tout sur le programme esthétique : lounge, science-fiction des années 60, atterrissage en douceur sur une surface inconnue. C’est l’album-pivot biographique de Pizzicato Five. Takao Tajima vient de partir pour fonder Original Love. Entre pour la première fois au micro : Maki Nomiya (野宮真貴).
Le pivot Nomiya
Maki Nomiya n’est pas une inconnue : elle a déjà publié un album solo. Mais en rejoignant Pizzicato Five, elle apporte quelque chose que ni Sasaki ni Tajima n’avaient : une voix posée, timbrée moyen, presque parlée, et surtout une présence visuelle. Sa silhouette, son style vestimentaire (mod années 60-70, lunettes rondes), sa façon d’occuper l’image : tout cela devient inséparable du son. Konishi compose pour cette voix et pour cette image, pas l’inverse.
Commercialement, l’album est un échec : #56 au classement Oricon, et CBS/Sony ne renouvelle pas le contrat. Mais ce raté commercial masque une réussite esthétique majeure : le format Pizzicato Five est désormais figé. Duo Konishi-Nomiya, entouré de musiciens de session, pochette saturée de références visuelles, pop-jazz-bossa de chambre. Ce format ne bougera plus jusqu’en 2001.
L’esthétique lounge-cosmique
La pochette joue la science-fiction lounge des années 60 : combinaisons spatiales colorées, fond étoilé, typographie moderniste. C’est le vocabulaire visuel des magazines Graphis ou Twen, des films de Barbarella : un futur déjà passé, vu depuis 1990 avec affection. Konishi cite ses sources musicales avec le même geste d’affection. Twiggy vs. James Bond assemble Twiggy et Ian Fleming dans un seul titre, portrait double d’une époque.
This Year's Girl
Le canon fixé : Twiggy Twiggy, Baby Love Child, la suprématie féminine comme programme.
Premier album du contrat Nippon Columbia. Le titre japonais, 女性上位時代 (Joseijōi Jidai, « l’ère de la suprématie féminine »), est une déclaration de programme : Maki Nomiya pleine puissance, chanteuse et figure éditoriale. Ce que Soft Landing on the Moon avait installé, This Year’s Girl le consolide et l’exporte : d’abord en France, puis en Angleterre et aux États-Unis (via Matador Records dès 1994).
L’architecture du single
Twiggy Twiggy, ré-enregistrée depuis sa première version sur Bellissima! (1988), devient le morceau-signature du groupe. WhoSampled.com documente sans ambiguïté ses trois sources : Dionne Warwick (Another Night, prod. Burt Bacharach), Lalo Schifrin (The Man From Thrush), et The Ventures (Hawaii Five-O). Konishi n’en fait pas mystère : c’est le principe. Le morceau est un hommage, pas une appropriation. Trois décennies de pop assaisonnées en deux minutes cinquante.
Baby Love Child occupe une position différente dans l’album : ballade écrite par Konishi et Takanami, voix nue de Nomiya, arrangement minimal. Le morceau sera repris onze ans plus tard dans l’épisode Leela’s Homeworld de la série Futurama (2002), permettant à un public américain de découvrir Pizzicato Five par la fiction animée. Diffusion oblique, parfaite.
L’identité visuelle définitive
La pochette de This Year’s Girl marque la maturité iconographique du duo : Maki Nomiya en tenue mod sixties-seventies, couleurs saturées, photographie soignée. Le groupe ne fait plus que de la musique : il construit un langage visuel dont la musique est une composante. Konishi comprend que ce qu’il fait n’est pas seulement sonore. C’est total, au sens wagnérien.
Bossa Nova 2001
La maturité pop : Sweet Soul Revue, Tokyo nocturne, et le futur du jazz brésilien depuis Shibuya.
L’album-titre par excellence. Pizzicato Five annonce dans son propre titre ce qu’il fait et son année-cible mythologique. Bossa Nova 2001, c’est le futur du jazz brésilien des années 60 vu depuis Tokyo en 1993. La maturité commerciale et artistique est atteinte simultanément. Deux morceaux résument l’album pour l’éternité : Sweet Soul Revue et Tokyo wa Yoru no Shichi-ji (東京は夜の七時, « Tokyo, il est sept heures du soir »).
La mise en place
Sweet Soul Revue est le single d’exportation du groupe. Konishi construit un morceau en break-beat soul, cordes lounge Burt Bacharach-style, et voix parlée-chantée de Maki Nomiya. Le morceau est choisi pour une grande campagne publicitaire Kao/Kanebo Cosmetics au Japon en 1993, première fois que Pizzicato Five touche un public grand public japonais. Deux ans plus tard, le morceau apparaît dans le film américain Jury Duty (1995, Pauly Shore) : diffusion oblique vers l’Occident. En 1994, Matador Records signe le groupe pour les États-Unis.
Tokyo wa Yoru no Shichi-ji sort en single en décembre 1993 et devient l’autoportrait sonore du groupe : Tokyo nocturne, élégance mélancolique, ironie douce. Le titre en japonais, souvent cité sous son alias anglais The Night Is Still Young, incarne la double identité de Pizzicato Five : profondément japonais dans sa matière, universellement lisible dans son esthétique.
Le basculement vers l’Occident
Bossa Nova 2001 est l’album qui déclenche le basculement international. Quand Matador Records (New York, label de Yo La Tengo, Cat Power, Belle and Sebastian) publie en 1994 la compilation Made in USA, construite en grande partie à partir de cet album, Pizzicato Five devient un groupe culte américain presque du jour au lendemain. La presse Spin, NME, Pitchfork emboîte le pas. Le groupe vit désormais deux vies simultanées : pop japonaise à Tokyo, cult indie à New York.
Happy End of the World
Le dernier sommet créatif : label Readymade, électronique 90s absorbée, fin heureuse comme programme.
Premier album sur Readymade, le label-imprint que Yasuharu Konishi vient de fonder chez Nippon Columbia. Le nom est une référence directe à Marcel Duchamp, le ready-made comme philosophie artistique : tout objet peut devenir œuvre par le geste qui l’isole et le nomme. C’est exactement ce que fait Konishi avec la musique depuis 1987 : il isole des fragments du passé sonore et les nomme présent. L’album est sa déclaration de méthode.
L’élargissement électronique
Happy End of the World est plus dansant, plus électronique que ses prédécesseurs. House, big beat, éléments drum’n’bass entrent dans le vocabulaire Pizzicato Five sans le dénaturer. Konishi ne cède pas à la mode ; il l’absorbe par sa méthode habituelle : la citation, l’hommage, l’assimilation. Les références sonores des années 90 s’ajoutent aux références des années 60-70 sans les remplacer. La couture est toujours visible et toujours assumée.
L’album coïncide avec la tournée américaine Lollapalooza 1997, le moment le plus exposé de la carrière internationale du groupe. Pizzicato Five passe à la télévision américaine, tourne dans des salles de rock indépendant, est photographié pour les magazines de mode. Magic Carpet Ride, version durable du morceau enregistré dès Couples, sera reprise l’année suivante dans Buffalo ‘66 de Vincent Gallo (1998), devenant le son d’une génération de cinéphiles américains.
La fin heureuse comme position esthétique
Le titre de l’album est ironique mais sincère. La fin du monde peut être heureuse, à condition de choisir la bonne musique pour l’accompagner. C’est le programme de Pizzicato Five depuis le début : le collage citationnel comme résistance à la mélancolie, la pop comme antidote au désastre. Happy End of the World est probablement le dernier sommet créatif avant la clôture programmée de 2001.
Çà et là du Japon
L'adieu trilingue : français, japonais, anglais. Une clôture lucide et programmée.
Dernier album studio. Le titre est lui-même une déclaration finale : Çà et là du Japon (さ・え・ら ジャポン / Saera Japon), trilingue, délibéré, érudit. Çà et là en français, du Japon en français encore, et さ・え・ら en hiragana, un titre qui désigne à la fois un espace dispersé (ici et là) et un adieu lettrée. En janvier 2001, Konishi annonce la dissolution. Le groupe cesse officiellement ses activités le 31 mars 2001.
La clôture programmée
Çà et là du Japon n’est pas un album de rupture ni de crise. C’est un album-récapitulatif, une pop-mosaïque qui revient sur l’ensemble des matériaux travaillés en quinze ans (bossa, lounge, jazz, électronique, library music) comme si Konishi posait ses outils proprement rangés sur une table avant de fermer l’atelier. La clôture est lucide, organisée, sans violence. Tout Va Bien, Une Drôle de Vie (Yokohama Edition), Concerto : des titres qui disent que ça va, que la vie était belle, et qu’il est temps de conclure.
Le geste trilingue
Le titre français de l’album n’est pas un hasard : depuis Bossa Nova 2001, Pizzicato Five s’est revendiqué héritier de la pop française des années 60, de Gainsbourg à France Gall, de Michel Legrand à Jacques Demy. Çà et là du Japon est leur lettre d’adieu en français, adressée à des interlocuteurs imaginaires de Paris ou de Marseille qui auraient suivi le groupe depuis le début. C’est aussi le groupe qui reconnait que son imaginaire n’était pas seulement japonais : c’était un imaginaire franco-brésilo-américain vu de Tokyo.
Une œuvre en quatre mouvements
Quinze ans de carrière studio, douze albums, une dissolution assumée le 31 mars 2001. La trajectoire se découpe en quatre mouvements clairs, chacun poussant plus loin le vocabulaire citationnel posé dès 1987 à Shibuya.
Ce qui ne change jamais
Deux permanences traversent les quatre mouvements. Le sample comme courtoisie : la citation est toujours visible, toujours assumée, jamais cachée. De Couples à Çà et là du Japon, Konishi cite Bacharach, Gainsbourg, Schifrin, Warwick, Truffaut, la soul des années 60, l’électronique des années 90, toujours en nommant, toujours en saluant. La persona comme musique : à partir de 1990, Maki Nomiya est la moitié du son. Sa voix et son image sont inséparables du disque. Chaque album construit une nouvelle iconographie cohérente.
Le pont qui ne s’est jamais fermé
Pizzicato Five regardait la France. Les cinéphiles japonais de Konishi étaient nourris de Gainsbourg, de France Gall, de Michel Legrand, de Jacques Demy. Air regarde depuis l’autre rive : des Français qui rêvent de library music internationale, de Brian Wilson, de Bacharach. Les deux groupes travaillent le même geste (timbre vintage, citation affectueuse, pop-cinéma) depuis deux orbites inverses, sans jamais se croiser. L’influence de Pizzicato Five sur la pop mondiale reste à cartographier entièrement, mais elle est inchiffrable.
La carte
Les six pivots en orbite autour des deux permanences. Cliquez sur un album pour voir comment il les décline.
Persona : Mamiko Sasaki au chant — la voix est là, l'icône n'est pas encore construite.
Position : la fondation. Le dispositif Konishi existe, le format duo n'existe pas encore.
Persona : premier album de Maki Nomiya — la voix posée, la présence visuelle installée.
Position : pivot biographique. Échec commercial, réussite esthétique. Le format duo Konishi-Nomiya est fixé.
Persona : *Baby Love Child* — voix nue, arrangement minimal. La persona à l'état le plus dépouillé.
Position : le canon fixé. Suprématie féminine comme programme. Première mention dans Futurama (2002).
Persona : Matador Records met Nomiya au centre des visuels US. Elle devient la face exportée.
Position : maturité pop. Déclenchement de l'export. Tokyo + New York simultanément.
Persona : nouvelle iconographie Nomiya — couleurs electro-pop, typographies techno-sixties.
Position : dernier sommet créatif. Label Readymade (Duchamp). Lollapalooza 1997. Buffalo '66.
Persona : dernière iconographie Nomiya. Le bilan d'une grammaire visuelle tenue quinze ans.
Position : adieu trilingue (français / japonais / anglais). Dissolution le 31 mars 2001. Clôture lucide.